À l’occasion de la tournée européen du quartet de Jon Irabagon et de sa venue à l’AJMi le jeudi 19 mars, nous avons eu l’opportunité d’échanger avec le talentueux saxophoniste.
Bonjour Jon, merci d’avoir pris du temps pour ce petit temps d’échange. Pour démarrer, pourriez-vous vous présenter à notre public et nous raconter ce qui vous a conduit à devenir saxophoniste ?
Jon Irabagon : Je m’appelle Jon Irabagon, je suis originaire de Chicago dans l’Illinois aux États-Unis. Mes parents sont philippins et ont immigré aux États-Unis au début des années 70 et je suis né à Chicago. Pour être honnête, je n’étais pas si sérieux vis-à-vis du saxophone avant le lycée où j’ai eu un formidable chef d’orchestre, Tom Beckwith, qui a vu du potentiel chez moi et m’a apporté une pile de CDs de jazz. Il m’a dit : « je veux que tu écoutes ça pendant l’été » et c’est comme cela que j’ai découvert Cannonball Adderley, Sonny Stitt, Sonny Rollins ou encore John Coltrane pour la première fois cet été-là et j’ai été captivé. Pendant longtemps j’ai cru qu’il n’était pas possible de faire de la musique mon métier et lorsque j’ai fini mes études à Chicago, je jouais pas mal en ville et des styles très différents de musique : musique brésilienne, des standards de jazz, de l’improvisation libre, j’ai même joué dans des mariages, j’ai presque joué de tout. J’ai réalisé à ce moment-là que je jouais la plupart des soirs de la semaine et j’enseignais aussi à des élèves le jour, donc à ce moment-là j’ai réalisé que oui c’était possible de vivre de la musique et je m’y suis donné corps et âme. J’ai d’abord regardé où Dick Oatts (Dick Oatts est un saxophoniste américain de jazz, multi-instrumentiste, compositeur et enseignant) enseignait à l’époque. Il venait de finir ses presque 50 ans d’enseignement de saxophone alto au Village Vanguard Orchestra de New-York. Donc je suis allé regarder en ligne et j’ai vu qu’il enseignait à la Manhattan School of Music, et j’ai sauté sur l’occasion pour y postuler et j’ai déménagé à New-York. J’ai vécu finalement une vingtaine d’années à New-York pour poursuivre ma carrière de musicien.
Comment est né le projet Rising Sun ? Comment votre quartet s’est-il formé ?
JI : Ce qu’il s’est passé c’est qu’avant la pandémie, évidemment nous ne savions pas à l’époque qu’il y aurait une pandémie, j’avais déjà formé ce groupe composé de Matt Mitchell au piano, Chris Lightcap à la basse et Dan Weiss à la batterie, et nous jouions déjà pas mal de choses ensemble que ce soient des standards comme de l’improvisation libre. Nous faisions des concerts partout dans New-York, au New-Jersey, en Nouvelle Angleterre etc. Lorsque la Pandémie a éclatée, ma famille et moi avons déménagé dans le Dakota du Sud au moment où New-York a été confinée. Les parents de ma conjointe vivaient là-bas à l’époque, et durant l’été au mois de juin ou juillet 2020, les parcs nationaux ont réouvert et comme nous étions si proches de beaucoup d’entre-deux, ma femme et moi avons décidé de faire un roadtrip de deux semaines et demie dans la région. Nous avons voyagé autour du Colorado, du Montana, de l’Utah et du Wyoming et nous avons découvert tellement d’endroits des États-Unis que nous n’avions jamais vu auparavant. Vous savez, en tant que musicien je suis toujours excité de découvrir de nouveaux endroits et lorsque j’ai des jours de repos, je prends beaucoup de plaisir à faire du tourisme et voir de nouvelles choses. Durant ce voyage j’ai réalisé : « oh mon dieu, j’ai grandi aux États-Unis et j’y ai voyagé mais finalement j’en ai vu si peu ! ». Certains de ces paysages, de ces panoramas, certaines textures même m’ont marqué et j’ai pensé, je dois capturer ces moments et les émotions que ces paysages m’ont procuré. Les sept morceaux de Rising Sun sont nés de ce voyage et du confinement que nous avons vécu au Dakota du Sud pendant la pandémie. Ce fut le premier album de ce quartet et vous savez, j’ai éprouvé tant de plaisir à le composer et le jouer, à rire, à apprendre des uns et des autres durant les différentes tournées que nous avons faites. C’est juste génial de jouer avec ces musiciens, ils sont vraiment mon groupe de rêve. Donc j’ai écrit de plus en plus de musiques pour eux et nous prévoyons d’enregistrer d’autres albums. L’album Rising Sun n’est que le début de ce quartet, de nous quatre et parfois des invités. Je pense que nous allons sortir notre quatrième album durant cette tournée européenne. Nous avons encore beaucoup de choses dans les tuyaux et j’essaye de garder ces gars occupés (rires).
Est-ce que cela a été une évidence pour vous de former ce groupe avec Matt Mitchell, Dan Weiss et Chris Lightcap ?
JI : J’ai joué avec chacun d’entre eux dans des contextes plus individuels. Par exemple, cela fait dix ans que je joue avec Matt dans le quintet de Dave Douglas dont nous faisons partie. J’ai aussi joué avec Dan et Chris de nombreuses fois. Dans les années qui ont précédées la pandémie, j’avais ce besoin de former un nouveau groupe parce que j’avais de nouvelles idées. Avec le temps, parce que cette envie remonte à 2016, j’ai réfléchi à qui seraient les bonnes personnes pour ce projet et j’ai tranquillement réalisé que ce serait eux les bonnes personnes et je ne peux pas en être plus heureux.
Comment vos partenaires de scène ont réagi à ce projet de quartet et aux compositions ?
JI : L’une des choses géniales avec ces musiciens, c’est qu’ils ont joué de tout et dans plein de contextes différents, et ils essayent sans cesse de s’améliorer. Il n’y a rien que je puisse écrire qui les surprendrait. C’est vraiment une bonne chose car en termes de composition, je peux écrire les trucs les plus fous, les trucs les plus compliqué, les paysages sonores les plus ouverts et ils vont toujours s’en emparer avec brio et ajouter leur personnalité dedans. Des 5 ou 6 albums que nous avons déjà enregistrés, tout est écrit spécifiquement pour eux et chaque pour chaque morceau, j’essaye de faire ressortir, d’une nouvelle manière à chaque fois, toute cette richesse qu’ils ont en eux. Et donc, une partie de la musique que nous allons jouer pour la première fois durant cette tournée, est une sorte de challenge de composition que je leur lance. Bien-sûr nous allons jouer des morceaux issus de Rising Sun mais nous allons également jouer des compositions plus anciennes, tout comme de nouveaux morceaux qui n’ont pas été encore enregistrés, mais que nous avons travaillé et qui combinent à la fois des idées d’anciens albums et des nouvelles choses.
Quels ont été les challenges, en termes de composition, que vous avez rencontré dans l’écrire du Rising Sun et de manière générale ?
JI : L’inspiration pour cet album me vient de ce roadtrip que nous avons fait bien-sûr, mais je voulais que la musique vive en elle-même pour ce qu’elle est. Je voulais que certains souvenirs ou sensations de ce voyage, guident l’écriture. Par exemple, pour le morceau Mammoth, celui-ci a été inspiré de puits de goudron qui ont des millions d’années et dans lesquels les mammouths ont été pris au piège à une certaine époque. La pièce elle-même est une sorte de mélasse musicale, une matière mouvante, qui est d’abord stable puis ralentie et qui gagne en cadence, comme si nous étions nous-mêmes pris dans ce puits, comme l’ont été les mammouths il y a des millions d’années. Pour ce morceau donc, ça a été ça la structure de composition. J’avais l’idée précise en tête et puis la vraie difficulté était d’écrire les grilles d’accords et la progression mélodique. Il fallait que la mélodie évolue d’elle-même sans faire tout le temps référence à cette anecdote. Idéalement, à mes yeux, il y a deux éléments prédominants dans le travail de composition : il y a l’inspiration, qui me donne l’idée de base, la structure, la forme du morceau et il y a la musique elle-même, où je suis sur l’instrument à tourner autour des notes pendant des heures et des heures.
Vous entamez cette semaine la tournée Européenne, est-ce que cela sera votre première fois à Avignon ? Qu’attendez-vous de cette tournée et du concert à Avignon ?
JI : Oui je crois bien que ce sera ma première fois à Avignon et je suis excité à l’idée de découvrir de nouvelles villes. De manière générale, je suis vraiment heureux de jouer cette musique une soirée après l’autre, car même le travail en studio ne peut remplacer l’évolution qui se produit en tournée, surtout quand les musiciens y sont dédiés à 100%. De jouer cette musique chaque jour, qui va nous mener à de nouvelles expérimentations, l’ouverture et la confiance que ça va nous apporter me réjouit. Et c’est parfait car Avignon sera notre 7ème date de la tournée donc je me demande comment le concert va être. Nous serons au top lorsque nous arriverons jusqu’à vous.
Au fil des tournées, avez-vous remarqué une différence entre le public américain et européen ?
JI : J’ai longtemps pensé que le public européen était plus sophistiqué. Comme les gouvernements soutiennent davantage la culture, je pensais aussi que les publics européens n’attendaient plus rien de nouveau sur leurs scènes. Avec la globalisation et YouTube et internet, il y a des supers publics partout, tous sont très cultivés et je suis surpris de voir que beaucoup ont été notre musique avant même de nous voir en concert. Ils se souviennent d’anciens albums sur lesquels on a joué et dont je me souviens à peine. Chaque fois que je fais une tournée en Amérique comme en Europe, il y a toujours quelqu’un qui est là pour te dire : « j’adore ce que vous faites et j’adore votre jeu sur tel ou tel album ». Je suis toujours surpris qu’ils aient écouté ces albums et qu’ils y ont dédié du temps. Vous savez, le rapport qu’entretiennent les musiciens avec des plateformes comme Spotify est complexe. Mais le fait que des personnes, même celles qui vivent au milieu de nulle part, puisse écouter de la musique et des musiques qu’ils aiment, je pense qu’au final c’est une chose positive pour nous tous. Nous sommes vraiment excités à l’idée de jouer notre musique en livre, parce que vous savez il y a le streaming gratuit pour tous et partout, mais sortir pour voir un concert en live c’est aussi la possibilité d’écouter la musique comme vous ne l’avez jamais entendu auparavant et d’une manière tout à fait unique.
Lorsque j’ai écouté Rising Sun j’ai ressenti beaucoup d’émotions. C’est une musique très lumineuse et joyeuse.
JI : Je suis heureux de l’entendre, car c’est vraiment le message que j’essaye de faire passer. Comme je le disais, lorsque mon chef d’orchestre de lycée m’a donné ce tas de CDs, à cette époque je ne jouais que du sax alto et j’ai regardé mon saxophone et je me suis demandé : comment ces gens que j’écoute, jouent-ils le même instrument que moi ? Il y avait tellement de passion et de joie dans leur musique. Depuis, j’essaye de comprendre comment obtenir ce son ? Je ne veux pas reproduire exactement ce qu’ils font mais je veux communiquer le même type d’émotion par la musique. Donc je suis heureux de l’entendre. C’est marrant parce que j’ai grandi avec des musiciens merveilleux, j’ai été side man dans de nombreux projets et je suis toujours fasciné de voir comment chacun réagit à la musique. Certains jours, je suis à fond dans la technique et d’autres jours, je suis plus sur la partie émotionnelle. Le plus important dans la musique c’est de suivre son instinct et j’essaye d’être le plus honnête vis-à-vis de ce que je ressens dans le moment présent.
Souhaitez-vous dire un dernier mot à notre public pour la fin ?
JI : Nous sommes quatre amis et amis de longue date, j’ai écrit cette musique en pensant à eux. D’un album à un autre, chaque concept est différent et j’essaye d’apporter quelque chose que nous n’avons jamais entendu et j’essaye de les pousser dans cette direction. Pas seulement pour mon plaisir personnel (rires) mais aussi pour entendre des nouvelles choses avec ce groupe et voir si nous pouvons aller plus loin ensemble, où en seront-nous dans dix ans ? Cette fois-ci nous irons en Espagne, en Italie, en France et c’est vraiment important pour l’évolution du groupe. Pour moi ce groupe est un projet pour les 10 ou 15 prochaines années, et la meilleure partie c’est le voyage que nous faisons ensemble.
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